par Alain Renaut (1er/06/2008)
La proportion des bacheliers qui, lorsqu’ils souhaitent entreprendre des études supérieures, se tournent vers les universités reste très forte. Même si elle a décru entre 1995 et le début des années 2000 (en passant, pour les bacheliers généraux, de 72 à 62 %), elle demeure de loin la plus élevée, comme l’atteste ce tableau présentant les taux d’inscription (en pourcentage) des bacheliers s’inscrivant dans les divers secteurs de l’enseignement supérieur (Source : Education & formations, n°67)
Ces données, conjuguées à celles de l’échec dans les premiers cycles universitaires, imposent une réflexion sur un dispositif récent, désormais inscrit dans la loi : celui de l’orientation active. Alain Renaut analyse ci-dessous les modifications introduites à cet égard par la loi LRU, et en esquisse un premier bilan.
Dans la nouvelle version du Code de l’éducation modifié par la loi LRU, l’article L 123-3 mentionne l’orientation, avec l’insertion professionnelle, comme l’une des missions du service public de l’enseignement. En conformité avec cette dimension de la loi, une vaste opération a eu lieu, au printemps 2007, sous la forme d’un partenariat entre les lycées et les universités : un premier bilan peut commencer à en être dressé.
La forme prise par l’opération menée en 2007-2008 n’est en fait que l’étape atteinte à ce jour par une tentative envisagée au moins depuis le Rapport sur l’information et l’orientation des étudiants des premiers cycles universitaires (Sénat, 1996-1997), qui analysait une série de « dérives dans l’orientation des bacheliers » et appelait à mettre en place « une orientation progressive des étudiants ».
A cette perspective ont correspondu en avril 1997 les dispositions prises par F. Bayrou, alors Ministre de l’éducation nationale, pour instaurer, à l’entrée des étudiants dans l’Université, un « semestre d’adaptation », permettant aux étudiants de s’essayer à plusieurs disciplines proches les unes des autres, avant d’opter ensuite pour une discipline spécifique.
Le poids des savoirs disciplinairement définis ayant eu rapidement raison de cette façon d’envisager l’orientation, le dossier a été à peu près enterré jusqu’au Rapport sur l’orientation des nouveaux étudiants dans les universités (Rapport Simon, juin 2006), dans les préconisations duquel se trouvait l’idée selon laquelle les conseils de classe de terminale pourraient émettre un avis, non contraignant, sur le projet d’orientation de l’élève dans le supérieur.
Ce dispositif, déplacé des seuls lycées vers une collaboration entre lycées (information, lancement du processus auprès des élèves) et universités (avis), a pris le nom et la forme de l’« orientation active » en novembre 2006 quand les ministres Gilles de Robien (Éducation) et François Goulard (Enseignement supérieur) en ont annoncé la mise en place, à titre facultatif, pour le printemps 2007 et en vue de la rentrée suivante (2007-2008). Ce qui était ainsi envisagé renouvelait fort sensiblement ce qu’avait été jusqu’alors le traitement du problème.
L’orientation se trouvait en effet déjà évoquée jusqu’alors par le Code de l’Éducation, mais uniquement dans la Section concernant le premier cycle, qui indiquait, parmi les finalités de ce cycle, celle « de permettre l’orientation de l’étudiant, dans le respect de sa liberté de choix, en le préparant soit aux formations qu’il se propose de suivre dans le second cycle, soit à l’entrée dans la vie active après l’acquisition d’une qualification sanctionnée par un titre ou un diplôme ».
Ces lignes ont été conservées telles quelles par la loi du 10 août 2007 : elles correspondent à une orientation pour ainsi dire mécanique. De fait, l’étudiant qui bénéficie d’une formation se trouve orienté par les connaissances et les méthodes qu’il acquiert vers un second cycle qui y correspond ou, s’il met un terme à ses études (sur le seul mode qui se trouve ici envisagé : celui de la réussite au diplôme préparé), vers des professions supposées correspondre elles aussi à sa formation.
Pour importante qu’elle soit dans l’optique de remédier au terrible problème de l’échec en Licence, cette approche, préalable à la loi qui aura bientôt un an, avait pourtant et conserve ses limites.
D’une part, rien n’est en effet mentionné concernant la façon dont l’Université pourrait aussi être amenée à se soucier du type d’orientation qu’elle procure à la masse considérable de ceux qui échouent au cours de ce cycle initial.
D’autre part, rien de précis n’est indiqué non plus sur ce qui peut faire qu’un étudiant choisissant de mettre un terme à ses études à tel ou tel moment entre effectivement dans « la vie active » avec des possibilités de tirer bénéfice de la formation qu’il a reçue. En explicitant la difficulté : en quoi des premiers cycles conçus jusqu’ici prioritairement à partir des exigences quasiment épistémologiques de la discipline dans laquelle l’étudiant s’inscrit pourraient-ils faire qu’un parcours interrompu après une licence (même réussie) soit assez cohérent par lui-même, assez « auto-suffisant » pour « orienter » l’étudiant dans son passage à la « vie active » ? Pour que le rappel de ce premier type d’orientation, défini préalablement à la loi, ne soit pas de pure forme, il faudra donc à un moment ou à un autre - c’est là, parmi d’autres, un chantier urgent pour que les universités tiennent les promesses qu’elles font à ceux qu’elles accueillent - ouvrir le dossier du mode de construction des contenus transmis en premier cycle.
D’ici là, mieux vaut être attentif à ce que la loi de 2007 introduit de nouveau en matière d’orientation : la nouveauté touche à l’orientation à l’entrée dans les premiers cycles.
Tout en rappelant que « les dispositions relatives à la répartition entre les établissements et les formations excluent toute sélection » (bien sûr à quelques exceptions près qui correspondent aux 900 000 étudiants du secteur sélectif…), l’article 20 de la loi LRU formule, en gras, une condition nouvelle mise à la liberté d’inscription. Elle correspond à un disposition d’orientation précédant l’entrée dans les universités :
« Tout candidat est libre de s’inscrire dans l’établissement de son choix, sous réserve d’avoir, au préalable, sollicité une préinscription lui permettant de bénéfice du dispositif d’information et d’orientation dudit établissement, qui doit être établi en concertation avec les lycées ».
Une note précisant que « cette disposition s’applique pour la rentrée 2007-2008 », elle a conduit à essayer de faire remplir par tout élève de terminale envisageant d’entreprendre des études supérieures un dossier de préinscription envoyé à chaque établissement de son choix. Ce dossier a été constitué par un relevé des notes obtenues en première et au premier trimestre de terminale et, en général, par une lettre de motivation où l’élève explique les raisons du choix de sa filière ou des filières dans lesquelles il songe à s’inscrire.
A la fin de la période dévolue à cette procédure durant l’année 2007-2008, 453 000 lycéens avaient, d’après un bilan effectué par le Ministère de l’enseignement supérieur (7 avril 2008), déposé un dossier et ont, depuis lors, reçu un avis, positif ou négatif, issu de la filière concernée dans chaque établissement demandé. Dans des limites qu’on va préciser ci-dessous, le dispositif, qui avait déjà fonctionné de façon facultative en 2007, était obligatoire cette année : dans son principe, il consistait à engager un mouvement pour transformer l’orientation passive, qu’induit l’échec, en orientation active, correspondant à un libre choix éclairé par l’avis des universités sollicitées.
Dans l’état actuel de choses, ce qu’on peut penser de cette démarche tient en peu de mots. Si, devenue obligatoire, la démarche a mobilisé davantage de lycéens et d’universités (67 y ont participé sur 85, contre 463 en 2007), c’est en partie du fait d’une équivoque, beaucoup de lycéens et de familles ayant cru que remplir ce dossier était obligatoire pour s’inscrire à la rentrée 2008-2009, alors qu’il n’était obligatoire que pour bénéficier de l’orientation active, c’est-à-dire de l’avis et des conseils prodigués par les universités-cibles… Au demeurant, alors que les élèves pouvaient demander un entretien avec un enseignant pour mieux éclairer leur choix, seuls 90 000 sur 453 000 ont accompli cette demande - ce qui laisse penser que la procédure est encore apparue très formelle.
Il n’est au reste pas difficile de comprendre pour quelles raisons il en a été ainsi. L’avis rendu par les universités sollicitées est en effet purement consultatif et n’interdit en rien de s’inscrire dans une filière où l’on aurait obtenu un avis négatif. Même si, pour se prononcer, il faut attendre de voir comment se comporteront les bacheliers issus du cru 2008, ce que cette procédure modifiera au fonctionnement des premiers cycles universitaires, et notamment à la question de l’échec, sera donc vraisemblablement limité.
En l’état, il n’est pas douteux que la tentative entreprise était vouée à demeurer modeste :
1. Si l’orientation active se traduisait par des avis contraignants, les universités seraient autorisées à choisir elles aussi leurs étudiants, comme tous les autres secteurs de l’enseignement supérieur. C’en serait alors fini des dispositions réaffirmées et solennisées dans la loi de l’été 2008 qui à tort ou à raison, conformément à toute la tradition française, « excluent toute sélection ».
2. En droit, notre système universitaire pourrait envisager de parvenir, par un prodige dont son équipement informatique permet de douter qu’il en soit capable, à simplement classer les demandes des lycéens et à faire en sorte que l’une au moins, en définitive, soit satisfaite : perspective qui permettrait de respecter au plan global le principe de la non sélection ou de l’ouverture tout en orientant l’étudiant vers celui de ses vœux où il semble le moins mal adapté aux exigences de sa formation.
A n’en pas douter, cette version « soft » ou relative de la sélection, qui n’a pas été intégrée dans les dispositions mises en place jusqu’ici, se heurterait toutefois à des protestations sans doute aussi vives, de la part des associations de lycéens et d’étudiants, que celles que soulève toute évocation de la sélection en général.
Elle rencontrerait aussi de sérieuses difficultés juridiques, sans doute fatales à la pratique de l’orientation active. Il est patent en effet que les dossiers transmis des lycées aux universités ne fournissent pas des critères d’évaluation équitables : les résultats d’un élève, dans leur expression chiffrée et même dans les appréciations des enseignants, sont fortement reliés au lycée où il est inscrit et au contexte géographique, sociologique, pédagogique constitutif de ce lycée. Tout avis contraignant rendu sur cette base sera donc contestable et contesté, y compris juridiquement. Ce pourquoi l’orientation active ne peut être qu’une procédure consultative, dont l’élève et sa famille tireront les conclusions qu’ils voudront bien tirer.
Si certains s’en trouvent éclairés sur leurs chances de réussir dans tel ou tel filière, ce ne sera pas même « tant mieux », puisque, encore une fois, l’avis peut être discuté et peut même, sauf dans les cas extrêmes (les meilleurs et les pires) abuser.
Si ce n’est pas le cas et si un élève persiste à s’inscrire dans une filière qu’on a lui présentée comme périlleuse pour lui, ce ne sera pas non plus « tant pis », En effet, pour chacun, au-delà du rôle évident de ses compétences réelles et de ses efforts, éviter l’échec dépendra aussi de ce dont il bénéficiera en premier cycle. Entendre par là : une organisation et une pratique des enseignements capables de faire tenir à l’institution la promesse qu’elle fait à ses étudiants en prétendant ménager à tous ceux qui le veulent des chances équitables de réussir leurs trajectoires comme ils le méritent. Sous ce rapport, nos universités sont-elles encore suffisamment au clair sur les exigences contenues dans leur promesse pour qu’elles puissent s’estimer capables de la mener à bien ? Chantier infiniment plus vaste que celui de l’orientation active, mais dans le cadre duquel seulement ce dernier trouverait son véritable sens.